L’augmentation comme salut… quelques questions que nous pourrions nous poser.

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Introduction

Depuis quelques années se précise la promesse d’une augmentation de l’Homme par l’entremise d’implants cérébraux, de techniques de stimulation du cerveaux permettant d’accroître mécaniquement l’empathie, la créativité, la concentration, etc., ou tout simplement par la prise de drogues (usage les plus avancés à ce jour). Dans un avenir proche, nous pourrions bien devenir capables de raisonner, d’apprendre, d’imaginer plus, plus vite, plus logiquement, avec de moindres efforts. L’Homme cesserait alors d’être uniquement le créateur de la révolution numérique pour en devenir également un produit. Ce phénomène qui n’est pas encore entrée pleinement dans notre quotidien soulève déjà plusieurs questions fondamentales.

L’Augmentation et le monde d’après ?

La question est parfois posée par les apologètes du transhumanisme, tel Laurent Alexandre, de savoir si la distribution des moyens de d’augmentations sera juste ou équitable. Sera-t-il permis aux plus pauvres, aux moins diplômés, de profiter de la manne technologique ? Ou bien seront-ils maintenus dans un état de Bien être indigne car rendus socialement inutiles comme l’imagine Yuval Harari ? Les plus fragiles seront-ils exclus de ce bouleversement anthropologique qui ressemble à bien des égards à ce que l’écrivain anglais, Aldous Huxley, décrivait en 1931 dans la dystopie Le meilleur des Mondes ? Assisterons-nous au retour d’une société de type « aristocratique » sous des atours inattendues ? Qui peut le dire à ce jour ?

Néanmoins, plusieurs tendances de nos sociétés actuelles suggèrent que c’est peut-être bien le second scénario qui s’esquisse. Le divorce entre les élites dirigeants, les classes populaires et une partie des classes moyennes est de plus en plus net, en particulier dans les positionnements politiques. Il paraît plonger ses racines dans les effets de la mondialisation, de la révolution digitale (virtualisation, automatisation, robotisation), de la montée en puissance de l’idéal méritocratique dans les sociétés où l’enseignement supérieur s’est diffusé (qualifié d’hubris méritocratique par M.Sandel dans The tyranny merit). Il nourrit également la montée du populisme dans plusieurs pays du Globe, comme les États-Unis ou la France. Ce divorce est peut-être la prémice d’un scénario à la Huxley ou à la Harai. Ce point mériterait à lui seul une réflexion assez longue, j’y reviendrais dans un port ultérieur. (Ce sera un sujet de réflexion pour la première partie du livre)

Il n’y a pas de fatalité

À la fin du XIXè siècle le scénario d’une prolétarisation des sociétés industrielles, faisant planer sur ces dernières le spectre de la Révolution prophétisée par Karl Marx. Finalement, sans doute en partie en raison de la peur qu’inspirait alors la révolution, nos sociétés réussirent tant bien que mal à endiguer la prolétarisation généralisée grâce à l’émergence du compromis taylorien-fordiste. Ce compromis transforma le monde du travail en un jeu gagnant-gagnant (Ce qui ne signifie nullement qu’aucun coût important n’était à assumer, en particulier pour les OS dont le travail devint particulièrement aliénant). Il n’est pas interdit de penser que nous assistons à une dialectique historique similaire. Il est possible que la perspective de l’avènement d’un monde analogue à celui décrit par Huxley nous conduise à une autre issue. Certains (Chris Anderson, Jeremy Rifkin, etc.) estiment que lorsque la révolution digitale aura déployer les trésors cachés de l’intelligence artificielle, de la robotisation, de la conception par les pairs, etc. nous pourrons vivre dans une société plus libre et heureuse. C’est tout à fait possible. Cependant, nous devons nous garder de croire qu’une telle société adviendra pour ainsi dire mécaniquement, comme un produit nécessaire et inéluctable des technologies numérique. Le compromis taylorien-fordiste survenu au moment de la révolution de l’électricité et du moteur à explosion nécessita un changement de mentalité de la part des élites comme des populations (c’est la l’objet d’un chapitre du livre que je publierai prochainement.) Autrement dit, nous ne pouvons nous tenir à l’écart en attendant que les progrès se réalisent par eux-même.

Scénario « aristo » et individualisme

Éviter le scénario d’une exclusion des plus fragiles supposera peut-être que nous abandonnions en partie notre obsession pour le Bien être. Le récit d’Huxley suggère que le développement d’une société où le Bien être tient lieu de Bien Commun est une société où la liberté, l’égalité et la justice comme valeurs en soi s’effacent plus ou moins complètement. Assurer le Bien être des personnes dans Le meilleur des mondes est dans l’esprit d’Aldols Huxley un moyen doux, agréable, et très efficace, de maintenir l’ordre social. L’idée selon laquelle nous ne pouvons avoir le bonheur ou le bien être et la liberté est troublante.

Autant que nous puissions nous en rendre compte cette tendance est déjà à l’oeuvre dans nos organisations privés, publics, et même dans l’École, où l’on parle de Bien être des enfants, des collaborateurs, ce qui va de pair avec le fait de les considérer dans leur singularité (ce qu’ils ont d’unique, et non ce qu’ils ont de commun) en matière de talents (d’intelligences) à réaliser. Certes la tendance est davantage dans les discours que dans les actes, mais ces discours, en quelques années, ont d’ores et déjà pénétré les esprits. À l’école comme en entreprise, l’attention portée au Bien être des individus va de pair avec une éthique de la réalisation de soi (dont le développement est attestée dans les enquêtes internationales sur l’évolution des valeurs, cf. World Survey Value.), c’est-à-dire une éthique essentiellement individualiste.

Dans ce cadre mental, le seul job, la seule responsabilité, le seul devoir, de chacun d’entre nous, c’est de saisir son potentiel et de le réaliser. Nos devoirs envers la société n’entrent éventuellement en considération que dans la mesure où ils constituent un moyen au service de notre épanouissement personnel.

Il me semble que cette perspective est devenue si naturelle que le simple fait de l’évoquer sous un angle un peu critique ici doit suggérer des objections du type : « hé bien quoi, c’est normal, le bonheur c’est important, vous défendez l’idée que nous devons être malheureux au travail, à l’école, dans la vie… cette vision austère, vieille et dépassée. » Autrement dit, si l’on n’est pas pour le bonheur comme valeur suprême, alors on est forcément pour le malheur.

Mais, notre imagination nous rend capables de considérer des alternatives plus nuancées. Il est logiquement possible, et sans doute socialement souhaitable, de considérer la quête du bonheur individuel est importante mais qu’elle doit avoir des limites, et que ces limites sont liées au fait que nous vivons en société, et que vivre en société implique des devoirs non seulement à l’égard de nos concitoyens mais aussi de la société en tant que telle.

Pour conclure ces dernières remarques, l’individualisme et l’obsession pour le bien être de nos sociétés riches ne nous aidera peut-être pas à éviter un scénario à la Huxley.

Eric L

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