Bonheur et raison d’être des entreprises (1)

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Introduction

Pourquoi la question de la raison d’être, de la contribution au Bien Commun ou de la responsabilité sociale des entreprises se pose-t-elle aujourd’hui ? Autrement dit, pourquoi en venons-nous de plus en plus à ressentir le besoin de nous demander à quoi doit servir cette institution que l’on appelle entreprise ? Après tout, il y a de quoi s’étonner. Cette question ne va pas nécessairement de soi. Et il y a encore peu de temps, il semblait évident à beaucoup de politiques, de dirigeants, d’économistes, etc. que la réponse de Milton Friedmann était la bonne. L’entreprise, selon le prix Nobel d’économie 1976, doit avoir pour seule et unique responsabilité sociétale la maximisation de ses profits pour les actionnaires. Selon lui, toute velléité de la part des dirigeants de mettre leur entreprise au service d’une finalité « plus élevée » relève d’une forme de démagogie (Il reconnaissait cependant que ce type de démagogie pouvait se révéler opportune pour séduire certains segments du marché).

Le sujet n’est pas consensuel. Certains estiment que l’entreprise doit contribuer au Bien Commun et qu’elle doit se remettre en question, d’autres considèrent au contraire que ces questions sont vides de sens et qu’il n’y a pas de raison de les poser. D’autres encore se disent que questionner la contribution de l’entreprise au Bien Commun risque d’ouvrir la boîte de Pandore des attentes. Tous semblent pressentir que quelque chose est en train de changer, sans bien savoir quoi. Une certaine confusion règne. Notre but, à travers différents articles qui porteront sur le sujet, est d’y voir un peu plus clair, sans prétendre pour autant clarifier pleinement le sujet.

Les candidats à l’explication

Plusieurs hypothèses sont susceptibles d’expliquer pourquoi nous sommes tentés de remettre sur le métier la question de la raison d’être de l’entreprise et de sa participation au Bien Commun. Citons rapidement les suivantes sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir dans le livre et dans plusieurs articles afin d’en évaluer la portée et la pertinence : la crise écologique, celle de la méritocratie, la crise de la conception consumériste du bonheur, la mondialisation et la révolution digitale, l’extension des territoires confiés aux marchés, les nombreux scandales qui ont jalonné ces dernières décennies. Le facteur qui va nous ici intéresser ici est celui du bonheur. L’une des justifications classiques (raison d’être) et puissance de l’entreprise consiste à soutenir qu’elle doit contribuer au bonheur du plus grand nombre, et qu’elle y parvient effectivement.

Quelques mots sur l’utilitarisme

Cet argument permettant de donner une raison d’être à l’entreprise en tant qu’institution et de justifier sa contribution au Bien Commun renvoie à la philosophie utilitariste élaborée par le philosophe britannique Jeremy Bentham (1748-1832). L’idée centrale de cette philosophie est que « le principe le plus élevé de la morale consiste à maximiser le bonheur, c’est-à-dire le surcroît de plaisir sur la douleur. » Bien agir revient à maximiser l' »utilité« , terme signifiant « toute chose produisant du plaisir ou du bonheur, ou bien prévenant la douleur ou la souffrance. (M.Sandel, Justice, (2009) p.55) » Cette philosophie s’appuie sur le constat simple et banal selon lequel nous sommes foncièrement enclins à aimer le plaisir et à fuir la douleur.

L’exigence de maximisation du bonheur suppose l’existence d’un calcul coût/bénéfices étalonné en termes de plaisirs et de douleurs. L’utilitarisme entend aussi tenir compte des préférences de chaque individu, sans les juger a priori, sans opérer de hiérarchie de valeurs entre elles. Du point de vue de Bentham, le plaisir éprouvé à écouter Mozart, lire de la poésie ou à manger un Big Mac ne se distinguent éventuellement que par leur intensité et leur durée, pas par leur valeur.

Le critère qui permet de décider si une décision ou une action est bonne ou mauvaise est celui du calcul de l’utilité, c’est-à-dire la balance coûts/bénéfices en terme de plaisir et de douleur. Dans les domaines de la vie économique, ou politique, les institutions sont souvent conduites à réduire le calcul coûts/bénéfices à un calcul quantifié en termes financiers (Cf, pour quelques exemples, M.Sandel, Justice, chapitre 2). La réalisation du calcul d’utilité suppose de tenir compte des conséquences de nos décisions pour juger de la valeur d’une décision ou d’une action.

Le principe du plus grand bonheur… et la raison d’être des entreprises

Voyons comment nous pouvons construire un argument clarifiant et justifiant la raison d’être de l’entreprise en nous appuyant sur l’arrière-plan utilitariste. Il peut être formulé en deux temps comme suit:

Moment 1 : La raison d’être de l’entreprise est le bonheur du plus grand nombre.

  1. Prémisse 1 : le but ultime de la vie en société est le plus grand bonheur du plus grand nombre.
  2. Prémisse 2: les institutions créées en son sein trouvent dans ce but ultime leur justification ou raison d’être.
  3. Conclusion : donc, ce qui justifie l’existence de l’entreprise, ce qui lui donne sa raison d’être c’est de contribuer à l’accroissement du bonheur du plus grand nombre.

La question de se pose de savoir comment les entreprises peuvent contribuer à l’accroissement du bonheur collectif. La réponse ordinaire peut être présenté comme suit :

Moment 2 : Bonheur du plus grand nombre et enrichissement

  1. Prémisse 1 : si les entreprises créent de plus en plus de richesses et si ces richesses sont redistribuées, alors elles participent à l’enrichissement de la société dans son ensemble.
  2. Prémisse 2 : l’enrichissement progressif de la société dans son ensemble entraîne une augmentation du bonheur du plus grand nombre au sein de cette société.
  3. Conclusion : donc, si les entreprises créent de plus en plus de richesses et si ces richesses sont redistribuées, alors l’action des entreprises entraîne une augmentation du bonheur du plus grand nombre au sein de cette société.

D’après la perspective dessinée par les deux moments de l’argumentation, la raison d’être de l’entreprise est de contribuer à l’accroissement du bonheur du plus grand nombre. Le moyen fondamental pour remplir sa fonction, honorer à sa raison d’être consiste à créer toujours plus de richesses, autrement dit à générer de la croissance. Dans la mesure où les entreprises ont effectivement créé de la croissance au cours de dernières décennies, si les deux arguments ci-dessus sont corrects, nous sommes justifiés à conclure que l’entreprise à honoré sa raison d’être en contribuant positivement au bonheur du plus grand nombre. Si tel est le cas, nous n’avons pas ici de raison de remettre sur le métier la question de la raison d’être des entreprises. Mais est-ce le cas ? Certains économistes ont quelques doutes, comme nous le verrons.

Conclusion :

Le but de ce court article était de présenter clairement et de façon synthétique un des arguments précisant et justifiant la raison d’être des entreprises. Dans le prochain article, nous verrons en quoi l’on peut penser que les entreprises ont effectivement donné du crédit à cet argument au cours des dernières décennies. Par la suite, nous verrons quelle objection il est possible de lui opposer en nous appuyant sur les travaux en économie du bonheur depuis plusieurs décennies. À partir de cette objection, il sera possible de mieux comprendre un des raisons pour lesquelles la question de la raison d’être et de la participation au Bien Commun des entreprises se pose aujourd’hui. Nous pourrons également questionner sur une base intéressante la possibilité pour l’entreprise de contribuer au bonheur du plus grand nombre, ainsi que le rôle du Chief Happiness Officer.

Eric Lemaire

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