Bonheur et raison d’être des entreprise (4) : comprendre le paradoxe d’Easterlin

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Introduction

La question de savoir si le bonheur moyen des populations cesse totalement de croître au-delà d’un certain seuil de richesse collective n’est pas encore tranchée, comme le souligne l’économiste française Claudia Senik. Toutefois, il paraît clair qu’au-delà d’un certain seuil de richesse, les gains se réduisent significativement comme l’indiquait les études comparatives entre nations. Ce qui soulève la question de savoir si ces gains valent la peine que nos sociétés se donnent pour rechercher la croissance. Pourquoi le bonheur ne croit-il pas linéairement avec le produit intérieur brut ? Ne serait-il pas possible de percer cet espèce de plafond de verre du bonheur ? Dans le chapitre précédent, nous avons évoqué en passant les explications proposées par les chercheurs. Nous allons à présent y revenir plus en détails afin de comprendre leurs implications pour notre quête collective de bonheur. Elles nous servirons aussi de base pour notre réflexion sur le rôle du jeune « Chief Happiness Officer » ou « Responsable du bonheur », et plus largement pour poser en termes nouveaux la question du bonheur du plus grand nombre comme raison d’être des entreprises.

Pourquoi est-il intéressant de creuser l’explication du paradoxe d’Easterlin ?

Entrer plus avant dans l’explication du paradoxe d’Easterlin parait d’autant plus important que ces manifestations dans la vie ordinaire nous plongent souvent dans un abîme de perplexité. Ainsi, certains dirigeants se demandent pourquoi leurs salariés ne sont pas heureux alors qu’ils ont tout pour l’être : la sécurité de l’emploi, de bons salaires, des avantages, etc. Les parents connaissent ce sentiment face à certains témoignages d’insatisfaction de leur enfants qu’ils jugent pourtant privilégiés. Les critiques acerbes de la société de consommation par les mouvements de 1968 suscitèrent le même type de réaction déconcertées, voire indignées ,de la part d’observateurs ayant grandi dans le monde meurtri de l’avant-guerre.

Nous avons déjà mentionné le cas de Jean Fourastié, dont le livre Les Trente Glorieuses retraçant la transformation profonde de la France d’après-guerre avait sans doute pour vocation d’instruire une jeunesse jugée ignorante. Le sociologue Raymond Aron, ou le psychologue humaniste Abraham Maslow peuvent également être cités. Ce fameux paradoxe d’Easterlin n’est donc pas qu’une énigme pour chercheurs avides de subtilités théoriques et statistiques. Les attitudes qui heurtent le biais selon lequel un certain confort matériel devrait nous rendre heureux (la version ordinaire du paradoxe d’Easterlin) sont une source très fréquente de confusion au sein de notre société, entre parents et enfants, entre politiques et citoyens, et entre dirigeants et salariés. Et en ce qui concerne la relation dirigeants/salariés, la version ordinaire du paradoxe a souvent une influence sur les stratégies destinées à favoriser l’engagement des salariés.

La théorie des perspectives

L’option théorique la plus pertinente pour comprendre les raisons du paradoxe d’Easterlin est la théorie des perspectives. Elle a été développée à partir des années 70 par deux psychologues, Daniel Kahneman et Amos Tversky. Le premier obtint d’ailleurs le prix Nobel d’économie en 2002. L’hypothèse de départ de la théorie est qu’en pratique nous avons tendance à juger de la satisfaction que nous apporte notre revenu non pas dans l’absolu, mais en relation avec un référentiel. Autrement dit, la satisfaction liée au revenu est relative et non liée strictement au niveau de richesse atteint. Elle dépend d’une perspective, d’une norme, d’un cadre, d’un référentiel à partir duquel nous la jugeons satisfaisante. La satisfaction dépendrait de la survenance d’un écart (positif) ou d’une variation par rapport au référentiel qui nous sert de norme de comparaison. Le référentiel peut renvoyer aussi bien à notre niveau de vie à un instant t, qu’à un groupe social dont nous sommes proches (familles, amis, copains de promotion, etc.) Le référentiel, la norme, le standard, peut changer au cours du temps.

Cette théorie met en doute la vision de l’Homme qui est au fondement du modèle de base de l’économique selon laquelle l’homme est un agent autocentré, dont le bonheur dépend uniquement de son niveau de consommation et de loisir et qui cherche à maximiser son niveau de richesse ou de bien être dans l’absolu. L’amélioration recherchées par les agents doit être comprise dans la perpective d’un référentiel. Les recherches réalisées depuis les années 70 pour comprendre le paradoxe d’Easterlin ont exploré deux hypothèses. La première est celle de l’adaptation ou habituation, la seconde est celle de la comparaison sociale.

L’habituation, l’adaptation ou le « tapis roulant hédoniste »

L’idée de base de l’hypothèse de l’adaptation ou habituation ou « tapis roulant hédoniste » est que tout écart positif par rapport à au référentiel, à la norme, etc. est suivi à plus ou moins long terme par un réajustement du référentiel. Ce qui atténue, voire annule le sentiment de satisfaction. Cette idée peut être illustrée simplement. Si j’acquiers une nouvelle voiture plus grande et confortable, un nouveau smartphone plus puissant, une nouvelle maison plus moderne et plus grande, etc., je ressentirais probablement du plaisir, de la satisfaction dans un premier temps. Toutefois, le temps passant, je m’habituerais plus ou moins vite à la nouvelle situation. Et à un moment, la situation nouvelle sera devenue la norme. Elle ne fera plus aucune différence ressentie. Elle ne procurera plus de satisfaction particulière. Elles ne représente plus un progrès, mais la norme, ce dont j’ai besoin. Il se pourrait même que je devienne rapidement insatisfait de ces « nouvelles » choses dans certaines conditions. Il est aisé à chacune de nous de trouver des exemples tirés de sa propre expérience. Ces phénomènes paraissent tout à fait intuitifs, et semblent donner raison au philosophie anglais Thomas Hobbes qui écrivait dans son Léviathan que :

« La félicité de cette vie, écrit-il, ne consiste pas dans le repos d’un esprit satisfait. Car n’existe en réalité ni ce finis ultimus (ou but dernier) ni ce summum bonum (ou bien suprême) dont il est question dans les ouvrages des anciens moralistes (…), la félicité est une continuelle marche en avant du désir d’un objet à un autre, la saisie du premier n’étant encore que la route qui mène au second. (…) Ainsi, je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort. »  (Léviathan, chapitre 9)

D’après cette théorie, ressentir de la satisfaction suppose donc de générer des écarts positifs à la norme de départ. Ce qui passe en pratique par le fait de créer une frustration, ou de l’insatisfaction, du désir. Et dans la mesure où la situation nouvelle tend à devenir la norme, rechercher la satisfaction par la création d’écarts suppose donc le retour de l’insatisfaction par la dévaluation de la norme atteinte. Ce qui ressemble à un magnifique cercle vicieux, la recherche de la satisfaction nous condamnerait au retour de l’insatisfaction. Toutefois, ce n’est peut-être pas aussi simple.

En effet, la question se pose de savoir si empiriquement tout écart à la norme de départ est suivi d’un retour au point d’équilibre initial en terme de satisfaction. Pour dire les choses plus concrètement, en acquérant une voiture plus belle et plus confortable, est-ce qu’après quelques mois j’ai retrouvé le même niveau de satisfaction que celui que me procurait mon ancienne voiture ? Est-ce que tout surplus de satisfaction finit par être entièrement absorbé ?

Psychologues et économistes ont essayé de mesurer empiriquement le phénomènes de réajustement de la norme. Dans les années 70, l’économiste hollandais de l’École de Leyde, Bernard Van Praag a dirigé des enquêtes dans lesquelles lui et ses collègues demandaient aux gens : « Quel serait le niveau de revenu qui suffirait à votre famille pour joindre les deux bouts, en prenant toutes vos dépenses en compte ? ». Ces recherches ont mis en évidence le fait que le montant requis croit en fonction de l’augmentation du niveau de revenu. Une augmentation de revenu de100 euros génère au bout de deux ans une réévaluation de 60 euros du seuil de revenu minimal pour « joindre les deux bouts ». On constate donc bien un phénomène d’adaptation, mais pas complète. D’autres études menées auprès de personnes ayant subi des accidents de la vie le montrent également. Par ailleurs, les données longitudinales, correspondant à des enquêtes internationales, indiquent que le niveau de bonheur n’est pas constant tout au long de la vie. Au contraire, les données suggèrent une courbe en U. Ce qui peut semble contredire l’hypothèse du retour au point de départ contenue dans l’idée de tapis roulant hédoniste. toutefois, on il est possible d’admettre que le point d’équilibre évolue tout en étant assez stable dans la durée, comme l’indique les variations présentée dans la courbe en U. Se pose alors la question de savoir ce qui peut être à l’origine de ces variations du point d’équilibre tout au long de la vie. Qu’est-ce qui est susceptible d’élever durablement notre bonheur ? Nous y reviendrons dans un volet ultérieur.

https://creg.ac-versailles.fr/IMG/pdf/l_economie_du_bonheur.pdf

Quelle est l’origine de ce phénomène d’adaptation ?

Certains chercheurs ont émis l’hypothèse qu’il s’agit d’un phénomène physiologique ou naturel. L’homme ayant étant appelé à vivre dans des conditions environnementales extrêmement variées depuis le début de sa longue histoire, il aurait développé la capacité de s’habituer à tous les milieux, de se satisfaire de toutes les situations environnementales. Ce qui le rendrait particulièrement sensible aux variations à court terme, tout en le conditionnant à revenir plus ou moins entièrement au point de départ. Certains ont tenté de mettre en évidence la part biologique ou naturelle de notre bonheur en suivant des jumeaux monozygotes élevés séparément. Et les résultats semblent indiquer que les gènes ont une influence réelle sur le niveau de bonheur sans que la thèse d’une relation causale stricte entre biologie et bonheur apparaisse plausible. Autrement dit, nos gènes nous influencent mais ils ne font pas tout (cf, Senik, 2014, p.52-56 et Layard, 2006, p.65-69).

Cette explication ne suffit cependant pas à comprendre pourquoi nous semblons engagés sur ce que Richard Layard a appelé le « tapis roulant hédoniste« . Il écrit :

« Ainsi les standard de vie sont-ils un peu comme l’alcool ou la drogue. Une fois que vous fait une nouvelle acquisition, il vous en faut toujours davantage pour rester au même niveau de satisfaction. Vous êtes pris en quelque sorte sur un « tapis roulant » hédoniste, sur lequel vous ne pouvez vous arrêter de courir si vous désirez éprouver le même niveau de plaisir. » (Le prix du Bonheur, p.59)

Pourquoi sommes-nous en permanence amenés à relever nos standards de vie et ainsi conduits à consommer toujours plus sans pour autant devenir, sur le long terme et collectivement, vraiment plus heureux ?

Une hypothèse faisant appel à un déterminisme biologique issu de l’évolution n’est pas pleinement satisfaisante. À supposer que l’évolution aie crée la disposition à suivre le tapis roulant hédoniste, elle ne l’a pas faire advenir. En effet, lorsque l’on se penche sur l’histoire des deux derniers siècles, nous voyons que la consommation fut longtemps considérées comme immorale. Tout comme le gaspillage. Puis les choses ont changé. Après la crise de 29, certains ingénieurs sont même allés jusqu’à proposer de rendre le gaspillage obligatoire pour stimuler la machine économique. Le rythme auquel l’insatisfaction du consommateur revient n’est pas naturel, mais il dépend de l’effort d’institutions, d’organisations, qui stimulent l’appétit de consommation. Ceux qui parmi nous ont eu l’occasion de fréquenter les anciens nés dans les années 20 et 30 peuvent mesurer l’évolution du rapport à la consommation en deux ou trois générations. Le fait qu’historiquement le développement de nos capacités de production et de distribution, l’élargissement des marchés, se soient faits en parallèle du développement du marketing, de la publicité, du crédit, et des états providence, montre que l’ajustement entre production et consommation a nécessité des innovation sociales. Les consommateurs que nous sommes (même ceux qui se perçoivent comme consommateurs responsables) sont les fruits d’une histoire qui a nécessité un long travail pour sortir les masses populaires de leur résignation à la misère, de leur prudence. Nous avons du créé un vaste système d’incitations à la consommation plutôt qu’à l’épargne. La stimulation intentionnelle de la consommation a joué depuis un siècle au moins un rôle important dans le développement des différents phénomènes d’obsolescences symboliques, techniques et programmés.

La montée en puissance de la culture de la consommation est allée de pair avec l’idée que le bonheur, conçu comme plaisir, est la fin ultime de la vie individuelle. Les études sur l’évolution des valeurs montrent que le bonheur est un idée relativement neuve. Il ne s’agit pas de dire que les gens voulaient être malheureux dans la passé. Simplement, être heureux, cultiver son bonheur, être actif et même proactif était étranger aux mentalités. Le bonheur était sans doute vue davantage comme un heureux hasard, quelque chose qui vient par surcroît, par surprise, plutôt que comme quelque chose que l’on doit contrôler et cultiver. On voit bien alors que d’après la théorie des perspectives, le fait de vouloir être heureux est un des éléments constitutifs du tapis roulant hédoniste et de la nécessité du retour périodique de l’insatisfaction !

La comparaison sociale

Le second grand facteur venant pondérer, voire annuler, les effets positifs de la croissance du revenu sur le bonheur est la comparaison sociale. La satisfaction que nous procurent nos revenus s’apprécie à l’aune de l’écart avec le revenus d’autres personnes appartenant à notre groupe de référence. Nous avons plutôt tendance à nous comparer à des personnes qui nous sont relativement proches : membres de notre famille, collègues de travail, voisins, anciens camarades de promo, amis d’enfance, etc. Nous avons moins tendance à comparer notre revenu avec ceux de Bill Gates ou Brad Pitt ! Notre satisfaction dépend d’après les enquêtes du fait que nous faisons mieux que les autres. Les chercheurs s’efforcent de comprendre jusqu’à quel point la satisfaction liée au revenu est relative à celles des membres de notre groupe de référence. Il semblerait que le poids de la comparaison soit très lourd.

Les études ont montré en général que lorsque le niveau de revenu du groupe de référence augmente, ma satisfaction baisse (Senik, 2014, chapitre 2). Elles confirment également l’intuition de l’économiste américain spécialiste de la consommation, James Duesenbury, selon laquelle se comparer avec mieux loti que soi apporte une réduction de satisfaction, tandis que la comparaison avec plus pauvre que soi n’apporte que peu de bien être, voire pas du tout. La comparaison sociale serait liée à un désir de tenir son rang et de suivre le rythme d’accroissement de la richesse du groupe de référence. La culture anglo-saxonne résume l’idée par la formule « To keep up with the Jones« . Une conséquence de ces résultats est que même si ma situation matérielle s’améliore objectivement, que mes revenus augmentent ; si cette amélioration est inférieure à celle que connaissent les membres de mon groupe de référence, mon bonheur aura tendance à se réduire. À la limite, sur le long terme, une croissance économique s’accompagnant d’une croissance de revenus pour l’ensemble des membres de la société pourrait n’avoir aucune incidence positive significative sur le bonheur moyen, si les écarts demeuraient les mêmes.

Tout comme pour l’adaptation la question de l’origine du mécanisme de comparaison social se pose. Certaines études réalisées avec des singes montrent que nos cousins sont également sensibles à la comparaison avec leurs congénères et que celle-ci peut affecter leur humeur. Il se pourrait donc que notre tendance à la comparaison social soit d’origine biologique. Toutefois, la forme qu’elle a progressivement prise dans nos sociétés modernes ne peut pas être expliquée entièrement par la biologie. Le principe d’égalité entre les Hommes, qui est à l’origine de la révolution démocratique à l’époque moderne et qui ne constitue pas une détermination naturelle de l’espèce humaine, nous met tous en concurrence. Combiné au contrat social méritocratique qui promet estime et gratification à ceux qui s’engagent et deviennent méritants, le principe d’égalité entre tous constitue un système d’incitations à la comparaison très puissants. Dans une société où un principe méritocratique fait office de principe de justice, la réussite, l’estime et la place occupée dans la hiérarchie sociale (entre termes de statut, de prestige, et/ou de revenus) par un individu donné s’évaluent à l’aune du rang des autres.

Deux autres facteurs à prendre en compte : le goût pour le progrès et l’aversion pour la perte

Les résultats des enquêtes évoquées ici permettent de mieux comprendre pourquoi la croissance n’entraîne pas mécaniquement une hausse du bonheur collectif moyen. L’habituation, le tapis roulant hédoniste comme l’a nommé Richard Layard rend beaucoup de ce que nous pouvons acquérir sur le plan matériel via des revenus croissants plus ou moins insignifiant. Le niveau de vie qui nous paraissait désirable à un moment donné ne fait bientôt plus grande différence. Il nous paraît normal, il constitue un acquis. La comparaison avec les autres ne nous aide guère à nous satisfaire si nous sommes du mauvais côté du revenu médian de notre groupe de référence. L’amélioration du sort matériel des membres de notre groupe de référence suscite jalousie, l’envie de rattraper, et insatisfaction. Les plus aisés s’en sortent mieux. Certains estiment que ceux qui sont le plus haut dans la distribution des revenus ne peuvent faire autrement que d’inclure dans leur groupe de référence des moins bien lotis ! Tout ceci n’est guère réjouissant sur la nature humaine. Certains insisteront sur le fait qu’il n’y a pas lieu de se lamenter. Ces comportements qui ne semblent pas très vertueux constituent un formidable moteur pour le développement économique. Toutefois, dans la mesure où le bonheur du plus grand nombre ne semble pas affecté à long terme (au-delà d’un certain seuil de richesse), pourquoi devrions-nous continuer à les encourager ou à les tolérer ? En plus de l’adaptation et de la comparaison sociale, d’autres facteurs pourraient contribuer à nous maintenir dans la course à la croissance économique : le goût du progrès et l’aversion à la perte.

Certaines recherches mettent en évidence le fait que nos anticipations relatives à l’avenir sont aussi en elles-mêmes source de bonheur, ou de mal être, ce qui pourrait pondérer les effets de la l’adaptation ou de la comparaison sociale. Ce n’est pas très original. Mais les expériences menées paraissent indiquer qu’anticiper un progrès, une amélioration de notre sort, nous rend heureux. Par ailleurs, si nous pouvons organiser des évènements en séquences marquant un progrès, nous avons tendance à le faire. À titre d’exemple, une des expériences consiste à offrir deux restaurants aux participants, l’un dans un restaurant de qualité et l’autre dans un restaurant bas de gamme. On demande aux gens de choisir dans quel ordre ils souhaitent bénéficier de ces cadeaux. La plupart choisit d’aller dans l’excellent restaurant en second. D’autres études dans lesquelles on invite les participants à organiser différents événements (visites à de la famille, à des amis, etc.) en une suite dans le temps choisissent de connaître les expériences désagréables en premier et les agréables ensuite. Les chercheurs ont insister sur le fait que notre goût pour le progrès se manifestait également dans la façon dont nos système de rémunération sont organisés, proposant une perspective d’augmentation des revenus au cours de l’existence. Enfin, des psychologues ont mis en évidence le fait que les individus qui se fixent des objectifs, des buts à atteindre, sont généralement plus heureux que les autres. La progression vers la réalisation d’un but est considéré comme un ingrédient du bonheur. À l’inverse, l’absence de but dans l’existence serait un signe de dépression. Certains affirment que cette préférence pour le progrès serait innée, issue de l’évolution, tandis que d’autres considèrent qu’elle a une dimension culturelle : elle serait étroitement lié au fait d’être éduqué et de vivre dans des institutions qui valorisent le progrès sous de multiples formes.

La satisfaction liée à l’anticipation d’un progrès pourrait même dans certaines circonstances modifier l’effet de la comparaison sociale. En effet, l’économiste Albert Hirschman a suggéré dans un article des années 70 que la perception d’une progression des revenus d’autrui pouvait suscité un accroissement de bonheur chez celui qui l’observe. Ce phénomène fut baptisé « effet tunnel » en référence au fait que lorsque nous sommes pris dans un embouteillage dans un tunnel, c’est-à-dire en situation d’incertitude, le fait de voir les voitures de devant avancer nous procure du plaisir parce que nous anticipons que notre sort va s’améliorer également. L’effet tunnel soulève la question de savoir si l’accroissement des inégalités ne peut pas dans certaines conditions augmenter le bonheur moyen (du moins sur une courte période). Des recherches réalisées dans plusieurs pays (États-Unis, pays de l’Est, Chine) suggèrent que l’effet tunnel pourrait opérer lorsque les habitants ont le sentiment de vivre un moment de progression collective, lorsque la société connait de la mobilité, que de nombreuses opportunités y naissent, et/ou lorsque les habitants de ce pays ont une foi importante dans le fait que travailler dur (l’effort) paie comme c’est le cas aux États-Unis (à la différence de l’Europe). Alors, la progression des uns conduit les autres à anticiper une progression prochaine, ce qui a une incidence positive sur le propre bonheur. L’effet tunnel n’est pas automatique. Il parait étroitement lié à nos systèmes de croyances collectifs.

Nos croyances relatives à la réussite et à l’échec joueraient un rôle important dans l’acceptation la perception des inégalités. Au-delà, ce serait donc notre perception de la façon dont sont générées les inégalités qui serait importante, car elle influencerait nos jugements à propos de leur caractère juste ou injuste. Lorsque la réussite est comprise comme le résultat d’un effort individuel (et l’échec le fruit de la paresse), et non le fait du hasard, de la chance d’être bien né, voire de la corruption, alors les inégalités semblent davantage acceptées. Ces résultats suggèrent que les sociétés où la croissance s’estompent, et où il y a moins de mobilité sociale et d’opportunités ont peut-être davantage tendance à voir les comparaisons sociales laisser place à la jalousie lorsque les inégalités y sont élevées. Du moins, lorsque le phénomène est connus par les populations (ce qui ne va pas de soi) et où elles le perçoivent comme injuste.

La perception est sans doute ici plus déterminante que la réalité. Au XIXème siècle, à certains égards comme l’espérance de vie, le niveau de richesse par habitants, la situation s’est améliorée, mais très lentement, et souvent dans la douleur. Le phénomène fut certainement quasiment imperceptible pour la grande majorité des acteurs de l’époque, d’autant que pendant la plus grande partie du siècle, nous ne disposions pas des outils statistiques. Les tensions sociales se tendirent de façon spectaculaire. À l’inverse, et pour poursuivre l’illustration de l’importance de la perception des choses, il est possible qu’une population ressente l’amélioration du sort de certains comme un effet tunnel alors même que la mobilité sociale est figée, ce qui est le cas des États-Unis aujourd’hui, où la mobilité sociale y serait moins importante qu’en Europe.

En plus de notre préférence pour la progression, il convient de mentionner un dernier phénomène capable d’expliquer pourquoi nous recherchons la croissance en dépit du paradoxe d’Easterlin : l’aversion pour la perte, le biais selon lequel nous serions plus sensible psychologiquement aux gains qu’aux pertes. Ce biais nous influencerait dans les situations de choix « mixtes », c’est-à-dire lorsque la décision présente simultanément un risque de perte et une possibilité de gain. Une étude récente réalisée par trois chercheurs a cherché à comprendre les effets d’une réduction importante de revenu sur le bonheur des gens dans la longue durée. Les données portaient sur un panel de 54000 allemands et les enquêtes couvrent la période 1985-2012. L’analyse montre que 5 ans après avoir connu la baisse importante de niveau de vie, suite à un accident de la vie (divorce, perte, d’emploi, etc.), le niveau de bonheur demeure inférieur au niveau moyen antérieur à la chute de revenus. Cela suggère que l’adaptation à la nouvelle situation ne se fait pas. D’après les chercheurs, la non adaptation à la perte de revenus ne serait pas explicable par les causes immédiates.

Conclusion

Si l’on en croit les résultats de l’économie du bonheur, il semble que la quête de bonheur collectif par le moyen de la croissance économique, au-delà d’un certain niveau de richesse, soit largement une gageure. Notre goût pour le progrès aurait tendance à créer un moteur nous conduisant à jeter nos efforts dans la recherche de croissance économique dans l’espoir d’y trouver un plus grand bonheur. L’adaptation ou habituation, l’assuétude et la comparaison sociale auraient tendance à relativiser, à atténuer les effets positifs des progrès effectivement réalisés.

La perspective du progrès, de la croissance, l’anticipation d’un avenir meilleur en tant que telle, pourrait bien avoir une incidence positive sur le bonheur immédiat des populations, voire dans certaines circonstances primer les effets néfastes de la comparaison sociale. Malgré tout, les données relatives à la longue durée semblent indiquer que la promesse de bonheur apportée par la croissance n’est plus tenue, loin s’en faut, au-delà d’une certain seuil de richesse. Jean Fourastié insistait sur l’écart entre l’espoir d’une félicité collective par la croissance perceptible dans la littérature du passé, et l’état d’insatisfaction chronique accompagnant l’état de richesse collective au début des années 70. L’illusion d’un bonheur futur via la croissance jouerait comme un leurre nous attirant via une récompense liée à l’anticipation et nous tromperait dans la mesure le bonheur sur la longue durée resterait à peu près le même. Notre aversion pour la perte pourrait bien nous maintenir dans cette quête du bonheur via la croissance pour éviter un destin jugé moins désirable.

La combinaison de ces différents phénomènes nous mettrait dans une situation analogue à celle de Sisyphe et de son rocher. Jetés dans une quête vaine, absurde dont nous ne pouvons nous libérer en raison de nos biais, nous serions condamnés à courir après la croissance pour obtenir un bonheur qui se révèle transitoire et qui nous oblige à recommencer indéfiniment. D’après l’économiste Daniel Cohen ce cercle vicieux constituerait une sorte de nouvelle « loi de Malthus ».

Ces différentes analyses mettent-elles en question l’idée que la raison d’être des entreprises devrait être le bonheur du plus grand nombre ? Ce que nous voyons, c ‘est qu’au-delà d’un certain seuil de richesse produite, l’accroissement de bonheur n’est guerre signifiant. Mais cela signifie-t-il pour autant que décroître augmenterait notre bonheur ? N’y aurait-t-il pas de moyens de viser un bonheur plus durable, un bonheur auquel les entreprises pourraient contribuer ? Sommes-nous réductibles à ce que nous dit la théorie des perspectives ? N’est-il pas possible de s’affranchir des observations empiriques qu’elle fait et d’aller contre les phénomènes de tapis roulant hédoniste et de comparaison social ? L’entreprise peut-elle contribuer à réduire les incitations à courir sur le tapis ou à se comparer aux autres ? N’est-ce que précisément sur ce terreau qu’elle prospère ? Nous reviendrons sur ces questions très importantes. Mais avant cela, il nous faut développer le raisonnement jusqu’au bout. Non seulement, nous semblons pris dans un cercle vicieux qui nous fait consacrer beaucoup d’efforts à la recherche d’un bonheur de nature plutôt matérialiste alors même que nous avons peut-être atteint une sorte de plafond de verre du bonheur, mais en plus, nous avons fait explosé notre empreinte écologique, créant ainsi un problème qui pourrait bien réduire un tout petit peu notre bonheur. Ce que nous verrons dans le prochain volet de notre dossier !

Eric Lemaire

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