La raison d’être des entreprises a-t-elle un avenir dans un monde post-COVID ?

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Introduction

La question en titre peut sembler présomptueuse. En effet, alors que nos gouvernants donnent l’impression de jouer le confinement aux dés, et que cette épidémie n’en finit plus de nous surprendre, le bout du tunnel ne parait pas pour demain. Nous en sommes plutôt à nous demander ce que ce satané virus, si doué pour nous fait perdre notre sang froid et profiter du peu de confiance qui règne entre nous, nous réserve encore. Et pourtant, sans jouer les devins, il est possible de spéculer sur l’avenir du sujet de la raison d’être dans les entreprises. Chacun peut se rendre compte que contrairement à la crise de 2008, la crise du COVID ne nous a pas conduit, en parole, à mettre de côté les enjeux sociaux, en particulier écologique, auxquels nous faisons face. Il semble qu’une certaine inflation d’engagements se produise actuellement. Les entreprises définissent des raisons d’être, prennent des engagement responsables. Que devons-nous penser de tout cet enthousiasme ? Dans cet article, nous voudrions jeter quelques remarques et questions importantes, qui ne sont peut-être pas inutiles, si nous voulons que toute cette bonne volonté ne se perdre pas en désillusion. Nous ne prétendons pas, bien évidemment, faire le tour de la question dans un simple article de blog, mais plutôt jeter des pistes à discuter

Vous avez dit « Raison d’être »

Que fait-on lorsque l’on se demande quelle est la raison d’être des entreprises ? Il s’agit d’une question de justification. Qu’est-ce qui justifie l’existence de l’ « entreprise » au sein de notre société ? Il s’agit d’une question de finalité. Quelle(s) finalités devons-nous assigner à l’entreprise ?

J’ajouterais « en tant qu’institution significative ». En effet, l’entreprise est une institution très importante au sein des sociétés économiquement avancées. Ceux qui ne comprendraient ce que cela signifie pourront se replonger dans le passé. Au siècle de Louis XIV, dans une société agraire, l’entreprise était une institution relativement insignifiante. Ils pourraient également se demander ce qu’il en est de l’entreprise dans les sociétés dites traditionnelles, comme les Indiens d’Amérique, etc. En fait, l’entreprise en tant qu’institution très présente, significative, voire dominante, est un phénomène très récent du point de vue historique. Grosso modo, cela remonte au milieu du XIXè siècle. Et il se pourrait, en dépit de l’incapacité des agents à l’imaginer, que son importance se réduise dans certaines conditions historiques, en particulier si nous ne parvenons pas à apporter une réponse aux questions écologiques.

Ce petit décentrage n’est pas inutile, car il apparaît que certains ont tendance à voir l’entreprise comme une « chose naturelle », telles les montagnes et les océans, c’est-à-dire quelque chose qui ne dépend pas, pour son existence et sa nature, de l’intervention humaine. Ceux-là, souvent, s’arc-boutent s’agacent ! « Mais enfin, la raison d’être de l’entreprise crève les yeux ! Il n’y a aucun sens à se poser la question ! Elle a une fonction économique, faire des profits, créer de la richesse matérielle, il n’y a pas à aller plus loin. Un point c’est tout ! » Mais l’entreprise n’est pas une chose naturelle. Elle est une création, une création du droit, c’est-à-dire de la volonté des Hommes ; elles est issues de délibérations. Ainsi, il n’y a rien d’évident ni de définitif en ce qui concerne sa raison d’être, sa justification, ses finalités.

Par ailleurs, la question de la raison d’être, des finalités, de la justification de l’entreprise est souvent associée à la notion de Bien Commun. Il est attendu que la raison d’être de l’entreprise exprime sa contribution au Bien Commun. Je ne rentrerai pas ici dans une tentative de définition du Bien Commun, nous y reviendront à l’avenir. Il ne s’agit pas de d’affirmer que l’entreprise n’aurait pas à avoir le soucis d’une certaine réussite financière. Personne ne l’affirme. Disposer d’un modèle économique qui marche est indispensable. Tout comme pour un être humain, le fait de se nourrir et de boire suffisamment pour survivre et grandir. Toutefois, si l’on soutenait que la finalité ou la raison d’être d’une vie humaine consiste à se nourrir et à boire pour grandir et survivre, beaucoup j’imagine, considéreraient qu’il s’agit là d’une conception relativement pauvre et peu ambitieuse de l’existence humaine. Pourquoi devrait-il en aller autrement avec l’entreprise et la question de sa raison d’être ?

Ce qui est attendu, c’est que l’entreprise apporte quelque chose de plus, qu’elle ne se contente pas d’avoir un modèle économique qui marche et légal, mais qu’elle veuille contribuer positivement au Bien Commun. Certains n’acceptent pas cette idée car il estiment que cette contribution existe déjà et qu’elle n’a pas à être remise en question. Ils se trompent, comme nous allons le voir.

D’autres dirigeants, qui par une sorte d’étrange évolution historique se mettent à tenir le langage de certains militants d’ONG, affirment haut et fort que c’est à présent la contribution au Bien Commun qui sera la source des profits. Cette affirmation constitue une rupture radicale avec le discours qui a dominé l’époque contemporaine depuis la révolution conservatrice des années 80, et plus encore depuis la chute du communisme soviétique et le triomphe du capitalisme mondialisé au début des années 90. Depuis, une confiance très forte dans les marchés fut de mise. Même la crise de 2008 ne semble pas avoir entamé significativement cette confiance. L’idée que la contribution au Bien Commun est à présent la source de la performance, des profits, constitue une mutation radicale du capitalisme qui présuppose que le moteur de l’économie est d’abord l’intérêt particulier. Adam Smith lui-même affirmait il y a un peu plus de deux siècles que celui qui entreprend pour servir l’intérêt général a toutes les chances de faire faillite. Le renversement de perspective, en dépit des affirmations répétées, ne va pas de soi. Et la bonne volonté, l’enthousiasme même des dirigeants qui s’engagent ne suffiront pas à éviter les désillusions s’ils ne comprennent pas les problèmes posés par le changement de perspective.

Pourquoi se pose la question de la raison d’être ?

Précisions que nous prenons ici la question de la raison d’être en général. Beaucoup d’entreprise commencent avec leur raison d’être à elles, en tant qu’entreprise exerçant tel ou tel métier, opérant sur tel ou tel marché, etc. Aborder les choses sous cet angle les conduit largement à passer à côté de la question, comme le lecteur pourra me semble-t-il s’en rendre compte en lisant la suite. Mais la raison principale en est simple : si la question se pose aussi largement, c’est que la raison d’être de l’institution sociale nommée entreprise en tant que telle qui est mise en question et appelle une reconception, pas la raison d’être de telle ou telle entreprise particulière. Celui qui ne le comprend pas ne saisira pas les raisons de cette situation et aura probablement autant de chance d’apporter une réponse adaptée au problème que de voir le gouvernement s’adresser aux français comme à des adultes raisonnables. En somme, aucune chance 😉 ! Cette remarque étant posée, passons à la suite. Pourquoi donc se pose la question de la raison d’être des entreprises ?

La question de la raison d’être est une question éthique, morale (désolé pour ceux qui en seraient effrayés et qui préfèrerait le terme éthique… mais en fait, ces termes sont synonymes). Ce n’est pas une question factuelle. Il ne s’agit pas de se demander ce que font en général les entreprises pour la société, mais de se demander ce qu’elles doivent faire. Si je pense aux échanges que je peux avoir sur cette question de la raison d’être avec des dirigeants et des consultants, je me rends compte que beaucoup ne veulent pas voir cette distinction. Il est vrai que s’il s’agissait d’une question factuelle, le problème serait simple.

Il suffirait de regarder les faits. Autrement dit une résolution purement objective serait possible, susceptible de mettre tout le monde d’accord quelle que soit sa sensibilité morale ou sa vision du monde. Malheureusement, ici, nous sommes dans le monde de l’éthique, du Bien et du mal (Aie ! pardon pour le gros mot), des valeurs. Et là, beaucoup d’entre nous prennent peur, car nous avons tellement pris l’habitude de penser que ces questions relèvent de la sphère privée, ou que les valeurs morales sont subjectives, relatives, conventionnelles, que nous ne sommes plus du tout armés pour délibérer sur des questions morales collectivement. Ceux qui ont la mémoire longue se souviendront qu’en Europe, les conflits moraux et métaphysiques du début de l’époque moderne ont abouti aux guerres de religion, et que l’idée de Tolérance, et le caractère privée des questions morales ont émergé du désastre. C’est ici un point fondamental. Car la peur devant le fait d’aborder collectivement, en particulier dans une entreprise, les questions de Bien Commun sans les galvauder est liée à ces racines historiques, à la crainte de voir des divisions insolubles resurgir. Et cette crainte est légitime, et ce d’autant que nous vivons dans une société archipélisée, multiple et divisée pour reprendre les termes de Jérome Fourquet ; une société qui goûte davantage le spectacle des outrances stériles des débats médiatiques que les lenteurs, tâtonnements et autres vertus intellectuelles nécessaires à une dialogue véritable.

Il y a trois trois grandes façons de justifier l’existence de l’entreprise en tant qu’institution significative en philosophie morale et politique. On peut ainsi que distinguer les justifications utilitariste, libertarienne, et relative à l’éthique des vertus. D’après la première, l’entreprise trouve sa raison d’être dans le fait de produire toujours plus de richesses, d’accroître la prospérité collective, ce qui conduit à une augmentation du bonheur moyen (Voir notre dossier sur le sujet). La seconde justification consiste à dire que l’entreprise est une des formes prises par l’une des nos croyances métaphysiques fondamentales, inscrites dans nos textes fondateur, à savoir la croyance dans la liberté humaine. L’entreprise est ainsi justifiée comme lieu de réalisation de la liberté humaine. Enfin la troisième justification nous dit que l’entreprise est justifiée par le fait que dans le travail l’Homme trouve matière à exceller, à cultiver certaines vertus : sens de l’effort, persévérance, courage, solidarité, etc. Les trois types de justification sont invoqués, furent invoqués, pour justifier l’existence de l’entreprise, pour donner de la substance à sa raison d’être. On pourrait ajouter une quatrième justification importante que nous ne traiterons pas ici : une justification géopolitique qui consiste à dire que l’entreprise doit aider le pays à tenir son rang dans la hiérarchie des nations. La raison d’être de l’entreprise est de contribuer à la puissance de l’État, de la Nation. Cette justification a des racines anciennes. On pourrait la faire remonter à l’époque où les rois cherchèrent à s’appuyer sur les entreprises pour augmenter leurs rentrées fiscales et financer des guerres contre les nobles du pays afin d’asseoir leur puissance. Aujourd’hui, l’argument emprunte plus volontiers le langage de la « compétitivité internationale ». Il a très souvent été invoqué par les politiques et les dirigeants des syndicats d’entreprises au cours des dernières décennies, dans un contexte de mondialisation, et d’accroissement de la concurrence.

Si la question de la raison de l’entreprise se pose, c’est au fond que les justifications traditionnelles évoquées ci-dessus sont ébranlées dans leurs fondements. Les examiner toute serait trop long ici (Tout sera traité dans le chapitre 2 du livre !). Je voudrais simplement évoquer la mise en question de la raison d’être utilitariste. Elle repose sur l’idée que la croissance économique augmente le bonheur moyen des populations. C’est un argument puissant. Les données produites par l’économie du bonheur indiquent que les pays les plus riches sont plus heureux que les pays pauvres. Mais elles montrent également au-delà d’un seuil situé autour de 20K€ de PIB par habitant et par an, l’accroissement du bonheur n’évolue plus significativement nonobstant l’accroissement du PIB par habitant. C’est ce que montre le graphique ci-dessous. Certains mettent en doute l’existence même d’une évolution positive au-delà du seuil. La discussion en économie autour de la relation entre bonheur et croissance est associée au paradoxe d’Easterlin (Voir notre article sur le sujet).

Ainsi non seulement les études internationales en économie du bonheur semblent indiquer qu’au-delà d’une certain seuil de richesse produite, il n’y a plus de gain significatif de Bien Être collectif, mais nous savons tous que l’accroissement de la richesse produite par les entreprises n’est pas sans conséquence du point de vue écologique. Si l’on se reporte aux données récoltées par le Global Network Footprint qui évalue l’évolution et la composition des empreintes écologiques au niveau mondial, on constate que depuis l’année 1970, l’humanité voit son empreinte écologique croître presque constamment et accumule une dette écologique colossale, c’est-à-dire consomme plus de ressources qu’elle n’en dispose. C’est ce que montre les graphiques ci-dessous.

La relation entre le niveau de développement d’un pays et son empreinte écologique est évidente si l’on regarde les données. Voyez le graphique ci-dessous qui met en relation les données de l’indice de développement humain (IDH) et l’empreinte écologique. L’IDH tient compte du pib/capita, de l’espérance de vie à la naissance et de la durée de scolarisation. Les faits sont formels, plus le niveau de développement est élevé, plus le dépassement écologique est fort. Seuls les pays dont l’IDH est ou moyen ou faible ont une empreinte respectueuse de la planète !

La conscience des enjeux qui sont derrière ses courbes grandit vite au sein de notre société. Il y a dix ans, lorsque vous évoquiez ces sujets dans une conversation, vous risquiez vite de passer pour un intégriste ou quelque chose de ce type. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Pour autant, nous n’avons pas encore obtenu de résultats significatifs en matière de résolution des problèmes écologiques. Les données présentées ne signifient pas nécessairement que nous devons renoncer à tous les bienfaits apportés par le développement économique, ni que la croissance économique ne soit plus compatible avec la protection de l’environnement (c’est une question qui demanderait plus d »espace). Mais, je crois néanmoins qu’elles justifient de se poser sérieusement la question de savoir si nous pouvons tout miser sur les progrès scientifiques et techniques et les innovations des entreprises pour réduire assez notre empreinte écologique pour éviter le pire. Il existe différents camp, le problème mérite d’être argumenté. Aujourd’hui cette question ne se pose pas vraiment. Il est vrai qu’il s’agit, lorsqu’on y songe, à une sorte de boîte de Pandore ! Nous avons misé tant sur la croissance…

Pour revenir à notre point, nous voyons bien que la justification utilitariste de l’entreprise ne peut plus avoir le même poids, la même force qu’au début de notre décollage économique (en France) dans les années 50. La relation entre croissance et bonheur ne va plus de soi, et pire même, l’obstination à croître pourrait avoir des conséquences funestes.

Pourquoi les entreprises se posent la question de la raison d’être ? Et pourquoi cela est-il insuffisant, voire dangereux ?

Maintenant, si l’on se penche du côté des entreprises et que l’on s’intéresse à la façon dont est justifiée l’adoption d’une raison d’être on trouve la ligne argumentaire suivante. Il s’agit pour l’essentiel d’une question d’image, de réputation sociale. L’image est importante, nul ne le nierait ! Soigner son image est légitime, évidemment, même s’il nous faut garder à l’esprit que soigner son image dans un esprit purement cosmétique constitue juste une forme de malhonnêteté, de vice. Faire croire que vous souciez de l’environnement ou plus généralement de la société, alors que vous n’avez en tête que la maximisation de vos profits, n’est pas si différent du fait de prendre soin de la vieille dame qui vit à côté de chez vous pour obtenir son héritage. Cela est peut-être même pire car dans le second cas, il vous faut au moins adopter des comportements qui paraissent vertueux, tandis que dans le premier cas, la communication rend parfois les actes inutiles ou insignifiants !

L’argument est le suivant. Il consiste à dire que l’entreprise doit adopter une raison d’être car cela lui permettra de soigner son image vis-à-vis de ses clients, prospects, suspects, de ses partenaires institutionnels, des ONG chercheuses de poux dans la tête, des talents, de ses collaborateurs, bref de tous ceux dont la conscience écologique et les attentes en terme d’engagement de la part des entreprises augmentent. Sur ce dernier, il n’y a pas de doute, les français ont une conscience écologique de plus en plus forte et leurs attentes à l’égard des entreprises augmentent aussi. Autrement dit, l’entreprise devrait se soucier de définir sa raison d’être parce que c’est dans son intérêt de se soucier des attentes éthiques des agents dont elles dépend, de ceux qui achètent ses produits, de ceux qui les conçoivent et les fabriquent, de ceux qui lui apportent de l’aide, du soutien en cas de crise. Une entreprise qui colle avec ces aspirations montantes sera plus performantes. Ses clients et collaborateurs seront plus fidèles, plus engagés ; elle sera plus attractive dans la « Guerre des talents ».

On pourrait proposer un autre argument pour comprendre pourquoi le levier de la raison d’être, autrement dit le levier du sens de l’action collective, pourrait être prometteur. L’argument est le suivant. Pour beaucoup d’entreprise, certains des puissants leviers traditionnels d’engagement sont moins disponibles, dès lors, celui de la raison d’être pourrait s’y substituer, du moins en partie. Les deux leviers auxquels nous pensons sont les suivants : les augmentations de salaires et la promotion hiérarchique. La disparition progressive de la croissance dans les pays les plus avancés depuis les années 70 fait qu’il est globalement moins possible d’augmenter régulièrement les salaires des collaborateurs. Pendant les Trente Glorieuses, en une génération, soit 25 ans, le pouvoir d’achat du salaire minimum a plus que triplé. Imaginez que vous commenciez à travailler en 1995, à un salaire de 1500 € net (ce qui est un peu supérieur au SMIC actuel), votre pouvoir d’achat actuel serait en 2021 équivalent à plus de 4500€. Tout le monde comprendra que nous avons changé de monde. Il semble en aller de même pour la promotion dans la pyramide hiérarchique, même s’il est difficile d’avoir des données objectives et quantifiées sur la question. Mais il semble que l’usage efficace des technologies numériques a eu tendance à réduire les hiérarchies pour rendre les organisations plus agiles. En contrepartie, les possibilité d’ascension se sont réduites. Ces conditions « nouvelles » contribuer à rendre désirable l’utilisation du levier de la raison d’être ou du sens de l’action collective.

Je voudrais finir ce paragraphe en attirant l’attention sur un point de vigilance. Il me permettra d’illustrer l’idée que ne pas prendre la mesure de la difficulté des problèmes posés par le levier de la raison d’être pourrait être pire que de ne rien faire du tout. Il suffit d’arpenter les réseaux sociaux pour comprendre que l’argument selon lequel développer une raison d’être attractive peut donner un avantage concurrentiel dans la « Guerre des Talents » est de première importance. Posons-nous une question. L’extension du domaine des talents recouvre-t-elle l’ensemble de la population active ou est-elle circonscrite à quelques catégories précises ? L’usage du terme de « guerre » suggère qu’il s’agit d’une population dont le nombre est jugée insuffisant, et que la concurrence est grande entre entreprises pour attirer ces talents. Il me semble que partant de là, une bonne façon de comprendre qui sont les talents à qui l’entreprise doit parler avec sa raison d’être, et qui sont les sans-talents, il suffit d’aller voir les taux de chômage des différentes catégories socioprofessionnelles. Et ce que montrent les données présentées dans les graphiques ci-dessous est éloquent. Les jeunes sont un peu plus touchés que les autres catégories, mais ce qui est important ici par rapport à notre point, c’est que les moins qualifiés sont exposés à des taux de chômage très importants tandis que les plus qualifiés ne connaissent qu’un chômage frictionnel. Autrement dit, pour les premiers, en général, pas besoin de se faire la guerre ; c’est moins vrai pour les seconds. La tendance sur le long terme est clairement à une augmentation du chômage, certes. Il a quasiment doublé depuis 2008 comme le montre le dernier graphique ! Mais ce que l’on observe, c’est que le taux de chômage pour les moins qualifiés augmente sur la longue durée tandis qu’il demeure stable à un niveau très bas pour les cadres et professions intermédiaires. Et si l’on regarde l’effet sur l’emploi de la crise du COVID, on voit que les plus touchés sont les populations évoquées. S’il y a guère des talents, c’est plutôt ces catégories qui sont concernées ! Peu de doute sur ce point.

Evidemment, on pourrait objecter que certaines populations d’ouvriers qualifiés sont prisés. Mais, ce sont les exceptions qui confirment les règles. Et la règle est que ceux qui sont implicitement considérés comme des « sans talents », les oubliés de la « guerre », ceux à qui les raisons d’être ne s’adressent pas en priorité, sont les moins qualifiés. Il faut avoir en tête le fait que les tensions sociales dans notre pays, et dans d’autres comme les États-Unis, se font de plus en plus autour du clivage éducatifs et de la distinction entre perdants et gagnants de la mondialisation. Comme l’ont bien montré Yann Algan de Science Po et ses co-auteurs dans Les origines du populisme, la montée des populismes, des forces anti-systèmes, de l’indifférence par l’abstention, qui menacent la démocratie (comme la fin de règne de D.Trump l’a démontré !), passent par cette ligne de fracture. L’insécurité économique et l’exposition aux effets de la révolution numérique sont des marqueurs. La mise au ban progressive des plus fragiles, des moins diplômés est un problème social explosif, au même titre que l’était ce que l’on a appelé au XIXè siècle la « Question sociale ». Et ce alors même que nous commençons à peine à entrevoir ce que rendent possibles en termes de virtualisation ou d’automatisation les immenses progrès en robotique et en intelligence artificielle réalisés depuis un peu plus de dix ans ; et que les effets économiques et sociaux de la crise du COVID ne se sont pas tous faits sentir !

Je n’insinue pas que l’entreprise en tant qu’institution doit régler le problème à elle seule, et que l’État, les citoyens et d’autres institutions de la société civile n’ont pas de rôle à jouer. Mais, il est clair que les entreprises qui ont réellement l’ambition de servir autant que possible le Bien Commun doivent tenir compte de cette réalité ! Par ailleurs, on ne saurait nier l’importance du rôle de l’entreprise. On a vanté à juste titre le fait que les pays capitalistes sont les seuls qui aient réussi à élever significativement le niveau de vie de l’immense majorité de leurs populations. Il va de soi que l’entreprise y a joué un rôle déterminant pour son soucis de l’amélioration de la productivité notamment. Il va de soi que si l’entreprise est une institution aussi précieuse pour nous, c’est en partie pour sa capacité à contribuer à la résolution de problèmes sociaux. C’est pour cela qu’elle a acquis un prestige certain au sein de notre société, malgré les critiques dont elle fait l’objet.

Quelques questions en vrac pour finir

Je voudrais finir cet article par quelques questions épistémologiques et pragmatiques qui se posent à tous ceux qui souhaitent sérieusement essayer de mettre leur entreprise au service du Bien Commun. Avant, je voudrais faire une remarque. L’esprit dans lequel ces tentatives doivent être réalisées est celui de l’explorateur. En effet, la question de la raison d’être est dans l’histoire de l’entreprise une terra incognita. Presque tout est à inventer. Les revers et risques ne peuvent être que nombreux. Les risques sont nombreux. Celui ou celle qui s’y engagerait en ayant en tête la maxime à la mode dans les discours managériaux, « Faîtes-vous plaisir avant tout », n’a presque aucune chance d’y parvenir. Cela ne l’empêchera probablement pas d’être invité à témoigner à droite ou à gauche par des associations professionnelles en mal d’intervenants et passionnés d’histoires bien racontées.

Parmi les questions ardues qui se posent pour aborder la question de la raison d’être, et que doit avoir en tête celui qui veut éviter des simplifications grossières, on peut lister les suivantes. Je passerai ensuite à quelques questions en apparence plus pragmatiques. Mes recherches, limités à quelques dizaines de cas, montrent qu’elles sont toutes plus ou moins ignorées. Passons aux questions.

Qu’est-ce que l’on entend par Bien Commun ? Existe-t-il une seule conception du Bien Commun ou plusieurs ? Chacun peut-il avoir sa propre conception ? Est-ce une notion subjective ? Dans ce cas, comment espérer mettre au point une conception commune dans l’entreprise, sachant que l’on y trouve des personnes dont les visions du monde diffèrent plus que jamais ? Peu d’entreprises ont la possibilité de recruter des clones comme cela se fait dans certaines Startups !

Pour espérer engager les membres de l’organisation grâce à la raison d’être, pour qu’elle puisse prétendre jouer le rôle ce qui nous reste lorsque l’on a tout perdu, il faut que les croyances intégrés dans la raison d’être correspondent à des choses qui sont importantes pour les membres de l’organisation. Mais plus vous cherchez à atteindre ce qui importe, plus vous risquez d’être confrontés aux divergences de visions du monde. Comment trouver un équilibre ici entre toucher tout le monde mais rester superficielle et entrer dans les profondeurs en risquant d’exclure et diviser ?

On pourrait objecter que la cause environnementale pourrait mettre tout le monde d’accord. Il est vrai que tout le monde veut rebâtir un monde durable. Mais, on oublie trop souvent que la notion de monde durable mobilise peu et cela parce qu’elle est trop ambiguë. Basiquement un monde durable est un monde dans lequel les Humains ne consomment pas plus de ressources que la Terre ne peut leur en offrir. Toutefois, si l’on ajoute les étages socioéconomiques et politiques, force est de constater qu’un mode de vie durable est réalisé dans dans pays et à des époques où nous ne voudrions pas mettre un pied. En voici une courte liste : les dix premières années de Pinochet au Chili, la France de la Peste Noire, celle de Germinal ou de Vichy, le Bangladesh, l’URSS de Staline. Bref, pour mobiliser, la perspective d’un monde durable doit nous en dire un peu plus sur l’ambition politique, économique, en matière de niveaux d’inégalités acceptables, etc. Le thème du monde durable est d’ailleurs assez typique de la confusion qui règne dans les démarches entreprises au nom du Bien Commun.

Peut-on, et si oui comment, évaluer une conception du Bien Commun ? Quels doivent être nos critères de correction ? La cohérence ? L’enthousiasme qu’elle suscite ? L’adéquation avec les faits ? L’originalité ? son élégance ou sa beauté comme pour les théories mathématiques ?

Une conception du Bien Commun doit-elle être complète, définitive et universelle pour être opératoire ou peut-on se reposer sur une conception plus modeste, mais peut-être plus accessible, qui rechercherait avant tout les écarts au Bien Commun ?

À qui est commun le Bien Commun ? Quelle largeur doit avoir la communauté de destin concernée ? La ville ? La région ? La Nation ? L’Europe ? L’Occident ? L’Humanité ? Les Chrétiens ? Les Musulmans ? La communauté biosphérique ? … Il y a un demi siècle, nous aurions sans doute spontanément souscrit à l’idée que le Bien Commun concernait notre communauté nationale. Les choses semblent moins claires aujourd’hui.

On trouvera sans doute que ces questions sont bien trop nombreuses et théoriques pour concerner l’artisan de la raison d’être avant tout baigné dans le concret et soucieux d’action plus que de questions théoriques. Toutefois, si vous y réfléchissez un moment, vous verrez que d’une façon ou d’une autre, celui qui conçoit une raison d’être doit trancher ces questions. Soit ces questions seront alors tranchées de façon naïve, sans recul critique, soit en ayant conscience de la difficulté, de l’humilité nécessaire à cette entreprise. Ajoutons quelques questions plus opérationnelles.

Comment faut-il s’y prendre pour concevoir une raison d’être ? Faut-il une méthode participative du type « on cherche le consensus mou et confus réalisé avec une animation et des outils sympas, consensus qui ne donnera presque rien sur le plan de l’action si ce n’est de belles compagnes de communication. », méthode qui paraît connaître un succès particulièrement important ? Faut-il à l’inverse rester entre décideurs pour penser le sens de l’action collective et laisser au corps le soin de l’exécution, dans une veine technocratique assumée avec aplomb ?

Faut-il que notre raison d’être se réduise à une belle formule, à un slogan plutôt qu’à un texte argumenté et peut-être un peu ennuyeux ? Les slogans ont leurs avantages comme le soulignaient Paul Wtzlavick dans Le langage du changement. Ils ont un pouvoir de persuasion plus grand que les longs discours, même lorsque leur sens est si confus que chacun peut y projeter sans risque de se tromper, son interprétation. L’inconvénient en revanche, c’est que diriger une organisation en s’appuyant sur un slogan est aussi sérieux que de vouloir monter un col de haute montagne avec un tricycle.

Supposons que votre raison d’être soit bien conçue. D’autres questions de posent. Comment fédérer autour de votre raison d’être ? Comment l’intégrer à votre stratégie ? Où comment en déduire une stratégie ? Comment faire en sorte que les membres de l’organisation puissent s’en servir au quotidien pour coopérer, penser, innover, … ? Quels rituels de terrain, quelles pratiques, peuvent permettre de réaliser votre raison d’être ? Comment rendre tout un chacun capable de dialoguer sur cette raison d’être ? Comment faire en sorte qu’elle soit comprise et vécue et pas simplement affichée sur un mur ? Comment faire pour délibérer et trancher dans les cas où le Bien Commun et l’intérêt particulier de l’organisation entrent en conflit ? De quels indicateurs avons-nous besoin pour évaluer la pénétration, la pertinence, et la mise en oeuvre d’une raison d’être ?

Certaines de ces questions sont embrassées par les démarches de RSE. Malheureusement, par leur formalisme, leur caractère procédurale, leur côté recette de cuisine, leur standard, elles rassurent mais manque l’essentiel. Peut-on concevoir une raison d’être capable d’élever les aspirations d’un collectif en remplissant une check list ? Rien n’est moins sûr. Peut-être même que le caractère balisé, normé d’une démarche RSE nous fait manqué l’essentiel de la difficulté tout en nous garantissant d’être protégé en cas d’échec : sommes-nous capables d’établir les conditions qui rendront possible un dialogue suffisamment intense et riche et large pour qu’une conception renouvelée, fiable et désirable, du Bien Commun soit petit à petit sédimentée et qu’elle nous aide à affronter les épreuves qui se dressent devant nous ? Aucun schéma, aucune check list, aucune procédure, ne peut faire cela.

Conclusion

Pour répondre à la question posée par le titre de l’article, je dirais que la Raison d’être de l’entreprise pourrait avoir de l’avenir à condition que les dirigeants et leurs salariés comprennent la difficultés de la tâche. Comprendre son ignorance est indispensable pour aborder le sujet avec l’humilité du chercheur et de l’expérimentateur. Il nous faudra plus qu’une bonne poignée de post-it, quelques outils d’intelligence collective, une bonne dose d’optimisme impulsée par des facilitateurs-coachs béatement en quête de cohérence, d’harmonie et de positive attitude, ou des slogans confus pour être à la hauteur des problèmes et des enjeux qui se dressent devant nous. Aujourd’hui, nous sommes pour l’essentiel des apprentis sorciers ! Mon jugement peut paraître sévère, voire prétentieux. J’en conviens. N’en est-il pas moins vrai ?

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